De Gladiator à Gods of Egypt, en passant par Alexander, 300 et Exodus : Gods and Kings, le péplum a le vent en poupe. Toujours plus ambitieuses, continuellement plus spectaculaires, les productions – souvent hollywoodiennes – n’ont de cesse d’immerger le spectateur dans les périodes les plus glorieuses de l’Antiquité où les Empires se font et se défont et les batailles décisives changent le cours de l’Histoire. Dans des œuvres où fiction et réalité s’entremêlent et où l'”Histoire antique enjambe les siècles pour venir se cogner à l’Histoire contemporaine”1, il est légitime de se poser la question de la place et du rôle de celle-ci dans le péplum.

Petite histoire du péplum

Exodus affiche péplum

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de définir ce qu’est un péplum et à quel genre d’erreurs et imprécisions historiques il peut être exposé. Si à l’origine le péplum désigne un genre cinématographique italien, le terme est aujourd’hui employé pour qualifier les films et séries – indépendamment de leur nationalité – dont l’intrigue s’inscrit dans l’Antiquité2. De l’Égypte pharaonique à la Rome de Romulus et Rémus, en passant par la Grèce classique et hellénistique, dépeignant des fresques historiques réelles ou mythologiques, le péplum fait voyager le spectateur à travers les millénaires. Si le genre offre donc un cadre idyllique à l’intrigue d’un film, sa relation étroite et son parallèle inévitable avec l’Histoire en font un sujet délicat et complexe à traiter. Ainsi, de par sa nature, le péplum peut être confronté à des inexactitudes – voire aberrations – historiques. Dans la suite de l’analyse, nous opposerons les erreurs historiques pures et dures (que nous appelons de fait) à celles intentionnelles ou inconscientes (d’intention) dont le but est de servir un propos ou une vision, souvent politique ou philosophique. Enfin, nous nous appesantirons sur les différents rôles – distractif, éducatif et culturel – du péplum.

Pour les besoins de cet article, nous nous limiterons aux films parus après 2000 (sortie de Gladiator), année qui est souvent considérée comme le troisième âge d’or du genre3. Nous nous autoriserons néanmoins quelques écarts lorsque analyser de plus vieilles productions sera jugé nécessaire.

Chante, ô Muse, la colère d’Achille

Troie film affiche péplum

Comme susmentionné, le péplum peut être exposé à (notamment) deux types de fautes historiques : celles de fait et celles d’intention. Si les deux sont définies comme des entorses faites à l’Histoire et/ou à la Mythologie, le dessein qui se cache derrière et ses conséquences sur le récit ne sont pas les mêmes. L’erreur de fait est en effet involontaire et commise souvent par ignorance ou empressement de la part des réalisateurs. Les exemples sont très (trop) nombreux et peuvent être classés selon différentes catégories. Pour commencer, nous retrouvons les erreurs mineures, souvent de l’ordre du détail, qui ne perturbent en rien le bon déroulement du récit. A titre d’illustration, citons la représentation d’étriers dans le film Alexander alors que ceux-ci sont inconnus des Grecs de l’époque4. Nous avons ensuite les erreurs majeures dont la grossièreté peut nuire à l’immersion du spectateur amateur d’Histoire. Citons par exemple le film Troy où le siège de la cité ne tient qu’une quinzaine de jours, durée particulièrement risible, compte tenu des dix années qu’il a réellement fallu pour prendre la ville.

Si l’erreur de fait n’a donc qu’une répercussion limitée sur le récit, n’influençant ce dernier que par le biais de l’immersion qui peut s’en trouver affectée, il n’en va pas de même pour l’erreur d’intention. Intentionnelle ou inconsciente, elle sert à servir un propos ou une vision politique et/ou philosophique. Pour être comprise, elle doit par conséquent être replacée dans son contexte. Son empreinte sur le film est plus importante puisqu’elle peut conditionner jusqu’à la structure même de ce dernier. Dès lors, les évènements qui y sont dépeints, censés se dérouler des milliers d’années auparavant, ne sont que le miroir de la société et de l’époque auxquelles le film appartient, ainsi que des valeurs dominantes qui y sont véhiculées (souvent américaines, blockbusters obligent). Lesdits éléments se transforment en métaphores sociopolitiques et en messages biaisés risquant de transformer le péplum en un pur produit de propagande, quitte à faire mentir l’Histoire.

300 affiche péplum

Un des portes-étendards de ce phénomène n’est autre que le film 3005. L’œuvre de Zack Snyder a en effet réussi à transformer les Spartiates et la bataille des Thermopyles en véritable symbole de la résistance du monde civilisé face à l’envahisseur barbare. Replacée dans son contexte, il est alors aisé d’y trouver une métaphore des États-Unis garants de la liberté et de la démocratie face au monde arabe. Une démarche nécessaire qui permet dès lors de mettre en exergue certains choix. Ainsi, la représentation des Perses, particulièrement uchronique (coucou les piercings de Xerxès), prend tout son sens et on comprend aisément la volonté d’arabisation de ces derniers6. Oublis historiques (volontaires ?) et autres réjouissances du genre sont également au programme. Citons par exemple le passage sous silence de l’utilisation spartiate plus que massive d’Hilotes alors que la Perse est représentée dans le film comme une société exclusivement basée sur un système d’esclavage inhumain. Un fait assez loin de la réalité historique.

Même l’excellent Gladiator, œuvre qui a remis au goût du jour le genre du péplum, n’échappe pas à la règle. Le film de Ridley Scott offre en effet une image bien terne et déshumanisée d’une Rome qui n’est pas sans rappeler, à certain moments, les cérémonies nazies de Nuremberg. Plus qu’une simple histoire de gladiateurs, Gladiator est en réalité une fresque qui dépeint le combat entre deux idéologies, celle de l’Empire et celle de la République, respectivement incarné par l’oppresseur des peuples Commode et par le libérateur Maximus. Une vision qui se révèle une nouvelle fois en parfait décalage avec la réalité historique7. Sorte de parti pris idéologique, le film prend alors une toute autre tournure, se définissant comme le reflet des valeurs du pays de l’Oncle Sam transposées à une autre époque et non plus comme un simple divertissement. Les Américains sont cependant loin d’être les seuls à utiliser le péplum comme moyen de manipulation de l’opinion publique. L’œuvre italienne Scipione l’Africano de Carmine Gallone (sortie en 1937) en est un parfait exemple. Considéré a posteriori comme le symbole du régime fasciste, le film était censé justifier l’intervention de Mussolini en Éthiopie ainsi que ses envies expansionnistes8.

Frappe-moi, mais écoute-moi9

Alexandre Alexander film poster péplum

Vous l’aurez compris à la lecture de ces quelques paragraphes, le péplum est loin d’offrir une vision objective et académique de l’Histoire. S’il est vrai qu’un film, peu importe son genre, est avant tout un moyen d’expression pour son réalisateur, le lien étroit qu’entretient le péplum avec l’Histoire peut rendre son visionnage particulièrement délicat. Dès lors, définir les fonctions de ce dernier devient une nécessité. Dans le cadre de cet article, nous nous appesantirons sur trois rôles – distractif, éducatif et culturel (énumération non exhaustive) – qui souvent s’entremêlent et s’entrechoquent. Ainsi, on ne peut nier que le péplum est avant tout un film – et non un documentaire – et que, par conséquent, une des ses fonctions premières est de divertir le spectateur. Mais ce constat justifie-t-il pour autant toutes les dérives historiques que se permettent les producteurs ? Certainement pas. Tout le génie d’un péplum réussi réside justement dans sa capacité à trouver le bon équilibre entre véracité historique et éléments de fiction destinés à rendre l’intrigue plus intéressante.

Comme susdit, le péplum n’est et ne sera jamais un documentaire historique. Sa portée est cependant bien plus large et par conséquent ses responsabilités plus importantes. Ainsi, il est de son devoir d’offrir au spectateur une vision non biaisée – entendons par-là non influencée par quelque idéologie – de l’Histoire. Si des erreurs historiques sont bien entendu inévitables (et sans incidences si relativement marginales), le péplum ne doit pas être utilisé comme moyen de prôner la supériorité d’une valeur et/ou d’une culture sur une autre (propagande vous dites ?). Un effet d’autant plus pervers qu’il consiste à distordre l’Histoire pour servir des idéologies contemporaines. Et cela peut aller de la simple omission volontaire à la ridiculisation d’une civilisation millénaire. En conclusion, le réalisateur d’un péplum a un double devoir : l’un envers les spectateurs et l’autre envers l’Histoire, celle avec un grand H.

De l’Égypte pharaonique à la Rome de Romulus et Rémus, en passant par la Grèce classique et hellénistique, le péplum, plus que jamais synonyme de grand spectacle, fait voyager le spectateur. Un périple qui n’est cependant pas sans risques car parsemé d’embuches. De par sa nature, le péplum peut en effet être exposé à différents types de fautes et d’inexactitudes historiques. Dans cet article, nous avons distingué les erreurs de fait de celles d’intention. Si les deux peuvent être définies comme des entorses faites à l’Histoire et/ou à la Mythologie, le dessein qui se cache derrière et ses conséquences sur le récit ne sont pas les mêmes. Ainsi, les erreurs de fait proviennent souvent de l’ignorance et/ou empressement du réalisateur et n’ont qu’un impact marginal sur le récit (la plupart du temps sur l’immersion). En revanche, les erreurs d’intention, voulues ou inconscientes, tendent à déformer l’Histoire pour servir un propos politique et/ou philosophique. Elles sont le miroir de la société et de l’époque auxquelles le film appartient, ainsi que des valeurs qui y sont véhiculées (le plus souvent américaines). Enfin, nous avons clôturé cette analyse en présentant les différents rôles du péplum – distractif, éducatif et culturel. Quoiqu’il en soit, le péplum est une œuvre à visionner avec précaution, sans perdre de vue l’impact que ce genre de propagande dirigée douce peut avoir sur les générations futures.

[1] Très belle formule empruntée à Bernard Léchot de swissinfo.ch
[2] http://www.nanarland.com/glossaire-definition-140-P-comme-peplum.html
[3] http://www.peplums.info/
[4] http://www.universalis.fr/encyclopedie/etrier/
[5] Adaptation du roman graphique homonyme de Frank Miller, le cas de 300 est légèrement différent de celui des autres films.
[6] Démarche nécessaire puisque la Perse (l’Iran actuel) est perse (logique me direz-vous) et non arabe.
[7] https://cinehig.clionautes.org/spip.php?article411
[8] http://www.psychovision.net/films/critiques/fiche/1560-scipion-lafricain
[9] Phrase prononcée par Thémistocle lors de la bataille de Salamine à l’amiral spartiate Eurybiade qui, lors d’une violente dispute, avait levé la main pour le frapper. “Frappe-moi, mais écoute-moi“, c’est-à-dire “frappe-moi si tu le veux mais écoute d’abord mon plan.”

Sources complètes :
http://www.peplums.info/
http://www.swissinfo.ch/
https://cinehig.clionautes.org/
http://www.nanarland.com/
http://www.cineclubdecaen.com/

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here